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LES BOUQUINISTES DE PARIS

 

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Au détour d’une délicieuse promenade au bord de la Seine, dans un quartier riche de références historiques, Paris nous recèle une de ses richesses uniques : les bouquinistes !
Il s’agit de libraires installés sur les berges de la Seine qui, avec leurs revues et livres anciens, leurs gravures et leurs cartes postales, font de la capitale la seule ville qui ait sa bibliothèque en plein air. Les bouquinistes enrichissent l’imagination du lecteur et excitent la passion de l’érudit représentant ainsi «le symbole de l’invitation aux voyages immobiles» car il ne faut pas oublier que le livre a une âme.

 

Quelle est l’origine du mot bouquin ?

Le mot bouquin (ou plutôt boucquin) fait son apparition en France vers le milieu du XVIe siècle, au moment du grand commerce de librairie avec les Flandres et la Hollande. En fait, la plupart des lexicologues font descendre le bouquin du flamand boeckin, qui désignait un petit livre, lui-même dérivé du mot allemand buch (livre). D’autres avancent l’hypothèse selon laquelle il proviendrait de bouc soit à cause de la mauvaise odeur des vieilles reliures soit parce que les vieux livres étaient reliés en peau de chèvre. D’après la définition que donne Furetière dans son Dictionnaire universel de 1690, le mot bouquin désigne «un livre fripé et peu connu». Le terme bouquiniste, nous informe Le Petit Robert, arrive officiellement dans la langue française en 1723 et désigne le marchand «de livres d’occasion exposés en librairie ou dans des boîtes spéciales sur les parapets des quais de la Seine».

 
Les bouquinistes, héritiers des colporteurs du Moyen-Âge
 
BouquinisteDès le XIIIe siècle, le commerce des livres est assez important surtout grâce à la fondation des Universités. Mais c’est surtout après l’invention de l’imprimerie vers 1450 qu’il prend de l’ampleur. Avec cette profusion des livres imprimés, les petits marchands de livres et d’autres colporteurs se multiplient dans les ruelles du Vieux Paris étalant sur des tréteaux ou par terre des livres qu’ils offrent à leurs clients potentiels. Cependant, cet afflux de marchands provoque l’inquiétude chez les autorités qui ne voient pas d’un bon œil la propagation de nouvelles idées qui pourraient renverser l’ordre établi. C’est pourquoi en 1559, l’Index librorum prohibitorum établit la liste des ouvrages interdits et oblige les estaleurs (terme utilisé par Savary dans son Dictionnaire) à vendre seulement des almanachs et des brochures de huit pages au plus. En 1557, un nouvel arrêt assimile les petits marchands de livres d’occasion aux larrons et aux receleurs.

 
Le Pont-Neuf
 
BOUQUINISTES5Livré à la circulation en juin 1606, le Pont-Neuf devient le lieu par excellence du marché imprimé. «Ce fameux pont ne se contentait pas d’être le plus varié et le plus gigantesque des spectacles en plein vent, c’était aussi le plus immense des cabinets de lecture… les livres s’y trouvaient en multitude et les deux longs parapets s’étendaient comme le double rayon de la plus vaste des Bibliothèques» écrit Edouard Fournier dans son Histoire du Pont-Neuf. Pourtant les bouquinistes sont persécutés à plusieurs reprises. Vers 1628, les libraires-colporteurs sont chassés avec leurs boutiques portatives du Pont-Neuf et ne reviendront s’y installer qu’en 1640 à condition qu’ils enlèvent leurs boutiques pendant la nuit. Victimes de dénonciations de la part de libraires qui se soucient de l’avilissement de leurs marchandises et voient leur clientèle diminuer, ceux que Ménage appelle les «Mercelots» sont de nouveau visés par le règlement de 1649 qui interdit « à toutes personnes de n’avoir aucune boutique portative ni d’étaler aucun livre, principalement sur le Pont-Neuf ». MAZARINVu que sur les quais on vend des pamphlets et des gazettes à scandales et que c’est la période de la Fronde, on s’aperçoit que les étalagistes sont sacrifiés à cause des «mazarinades». Vers la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, le Pont-Neuf et les Quais sont de nouveau peuplés par les bouquinistes qui étendent sur des planches des ouvrages anciens et nouveaux, parfois même très rares. Mais les bouquinistes vont connaître encore bien des tourments. Le 20 octobre 1721, une ordonnance de Louis XV défend l’étalage de livres à peine de confiscation, d’amende et de prison. Les persécutions par la police et les sentences se multiplient à l’infini et aboutissent à l’arrêt du 15 juillet 1756 qui interdit tout commerce sur le Pont-Neuf. Paradoxalement la loi sera respectée mais pas pour longtemps. GEORGES_COROMINAS_BOUQUINISTESSous le règne modéré de Louis XVI, les bouquinistes reviennent fleurir les bords de la rivière ou les parapets des ponts. Les quais de la rive gauche sont fréquentés par la belle société et les hommes de lettres.
Pendant la Révolution française et malgré les dangers du commerce dans la rue, le marché de bouquins prospère et «les rebords des quais sont couverts de livres». Le précieux contenu des bibliothèques de la noblesse et du clergé, systématiquement pillé par les sans-culottes, se retrouve dans les rues.

 
La reconnaissance de la profession
 
Sous Napoléon Ier les quais le long de la Seine s’élargissent et les boîtes des bouquinistes investissent les parapets. L’ordonnance du 31 octobre 1822 reconnaît pour la première fois leur profession. Entre les années 1851 et 1854, les marchands de livres disparaissent du Pont-Neuf à cause de travaux de réfection de la chaussée. Ils reçoivent, pourtant, l’autorisation de boulonner leurs boîtes vertes aux parapets de la Seine. Lorsqu’ils sont menacés de disparaître, le décret du 10 octobre 1859 assure leur maintien. Le Second Empire officialise quelque peu leur situation. D’ailleurs, la production littéraire est abondante et le nombre des grands écrivains tels que Georges Sand, Victor Hugo, Gustave Flaubert ou Jules Verne se multiplie. Mais le métier n’est pas rose. le-marche-de-la-vallee-monnaieEn 1866, il est question de les expulser des quais et de leur offrir domicile dans l’ancien marché à la volaille, dit Vallée, à cause des aménagements de Paris par Haussmann. Ils ont réussi à échapper à cette relocalisation et sont restés à leur place initiale.
En 1891, ils obtiennent l’autorisation de laisser leurs boîtes à bouquins à permanence sur les parapets.
Au début du XXe siècle on recense deux cents bouquinistes à Paris. En 1930, de nouvelles mesures sont mises en application. On réglemente la dimension des boîtes, on impose aux bouquinistes de vendre exclusivement des livres et on leur interdit d’être détenteurs d’une deuxième boutique. Sous l’Occupation, les autorités amputent de deux mètres l’espace dévolu à chacun afin de mieux surveiller les quais. Durant les années 60, la levée des interdits alliée à l’essor économique et touristique se répercute sur la marchandise des quais. La pacotille coexiste avec l’objet rare.
 
 
Les bouquinistes vus par les écrivains et les artistes
 
Les écrivains et les poètes, qui aimaient arpenter les berges de la Seine, ont toujours été séduits par «les marchands d’esprit» qu’ils ont immortalisés dans leurs textes. abGuillaume Apollinaire les évoque dans l’article à propos de Rémy de Gourmont (Chroniques et articles): «En 1899, arrivé de Provence en avril, j’allais presque tous les jours, après 5 heures du soir, fouiller le long des quais dans les boîtes de bouquinistes». Anatole France en parle dans Le Crime de Sylvestre Bonnard : «Les bouquinistes déposent leurs boîtes sur le parapet. Ces braves marchands d’esprit, qui vivent sans cesse dehors, la blouse au vent, sont si bien travaillés par l’air, les pluies, les gelées, les neiges, les brouillards et le grand soleil, qu’ils finissent par ressembler aux vieilles statues des cathédrales. Ils sont tous mes amis et je ne passe guère devant leurs boîtes sans en tirer quelque bouquin qui me manquait jusque là, sans que j’en eusse le moindre soupçon.» Pour Rainer Maria Rilke quand «les bouquinistes de quai ouvrent leurs boîtes, le jaune frais ou fatigué des livres, le brun violet des reliures, le vert plus étendu d’un album, tout concorde, tout prend part et concourt à une parfaite plénitude».
bouquinsPour l’écrivain et poète suisse Charles-Ferdinand Ramuz «il n’y a qu’à traverser la chaussée et à gagner par quelques marches la longue file des boîtes des bouquinistes alignées là sur le faîte du mur; et, au milieu du bruit et de l’agitation, le mot est paix, recueillement. De beaux grands troncs d’arbres, s’élevant de la berge même qui est à quatre ou cinq mètres en contrebas divisent devant vous l’espace; les bouquinistes sont assis sur leurs pliants, ou adossés au mur, ou bien ils vont et viennent devant leur étalage; des vieux, des vieilles, avec des pèlerines, des bonnets, des chaufferettes, et puis des moins vieux et puis des jeunes qui campent tout le jour dans ces lieux réservés ou ils vendent, pas cher, le résidu de la sagesse humaine. L’habitude les a rendus indifférents à ce double flot qui passe devant et derrière eux; l’un qui est celui des hommes, l’autre qui est celui du fleuve; ils sont immobiles entre les deux courants, quelquefois somnolents, presque toujours muets, tous pareils à leurs livres qu’il faut ouvrir et feuilleter pour qu’ils se mettent à dire quelque chose».
Et qui n’a pas fredonné la chanson J’aime Paris au mois de mai  chantée par Charles Aznavour :

J’aime Paris au mois de mai, avec ses bouquinistes

Et ses aquarellistes que le printemps a ramenés

Comme chaque année le long des quais

 
 
Le statut actuel des bouquinistes
 
bouquinistes9De nos jours on compte environ 245 bouquinistes qui occupent 1700 mètres de part et d’autre de l’île de la Cité. Ils peuvent détenir chacun quatre boîtes et sont obligés d’ouvrir au moins quatre jours par semaine. Si l’on essaie de retracer leur profil, on peut déduire qu’il s’agit surtout de gens en quête de liberté et d’indépendance qui sont motivés par leur passion pour les livres mais aussi par la recherche du contact humain.
En 1991, ils ont été répertoriés au Patrimoine Mondial de l’Unesco et malgré les menaces auxquelles ils doivent faire face, ils font partie de la légende de Paris.
Les bouquinistes ne sont pas une simple attraction culturelle de la Ville-Lumière. Ils font partie du paysage parisien en s’inscrivant dans le patrimoine littéraire et historique que la capitale souhaite et doit préserver et en constituant sa signature vivante.

ANTOINE_BLANCHARD

L’écrivain argentin Jorge Luis Borges a dit : «J’ai toujours imaginé le paradis comme étant une sorte de bibliothèque». Pour tous les fervents du livre (j’en suis une) les boîtes des bouquinistes sont «un des plus beaux fleurons de la ville de Paris» (d’après André Malraux), mais surtout le lieu par excellence de la découverte et le synonyme du vrai petit bonheur !

Chrysoula Rouga

 

SOURCES

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1233025
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202360x
http://www.bouquinistedeparis.com/
http://www.paris1900.fr/paris-au-quotidien/les-bouquinistes
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k80528c

 

 

4 Responses to “LES BOUQUINISTES DE PARIS”

  1. Nataša dit :

    Excellent, Chrysoula! ;)

  2. Ermina dit :

    J’adore !!!
    Merci, Chrysoula !

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